Tuesday, June 30, 2015

Les livres et la fuite du temps

J’aime lire, mais je ne lis pas assez. C’est quelque chose que je sais depuis longtemps et cela fait en tout cas plus de cinq ans que je fais un effort conscient pour y remédier. Malgré cela, je réalise régulièrement que je peux faire mieux.

Par exemple, récemment, je suis tombé sur cet article : "Three thousand reasons to choose your reading carefully", de Beulah Maud Devaney. L’auteure commence en écrivant :
"According to the book review website Goodreads I recently finished reading my 1,000th book."
Mille livres ! Je ne sais pas exactement quel âge a cette personne - je dirais qu'elle semble avoir environ trente ans - mais, dans tous les cas, ce nombre m'impressionne. Vraiment.

Selon une liste que je tiens à jour, j'ai lu au total 81 livres. Disons 120 au grand maximum si je prends en compte tous ceux que j'ai pu lire à l'école ou durant mon enfance, et que je n'ai pas eu l'occasion d'inclure dans ma liste. En Suisse, l'espérance de vie est à peu près de 80 ans pour un homme. En moyenne, il me reste donc encore 43 ans à vivre. Si j'extrapole tous ces chiffres et si je maintiens mon rythme actuel, je peux m'attendre à lire encore 400 livres. 500, peut-être, en étant optimiste. Autrement dit, je lirai 600 livres durant toute mon existence. Dans son article, Beulah estime qu'elle aura l'occasion d'en lire 3000, soit cinq fois plus que moi. Un nombre définitivement impressionnant, je le maintiens !

Mais il y a de l'espoir : en me "disciplinant" un peu, j'ai réussi à passer de 6 livres par année en 2010-2012 à 11 livres par année en 2013-2014. Je suis bien parti cette année pour maintenir la cadence, malgré un changement de domicile me privant des transports publics dont je profitais pour lire quotidiennement.

Comme je l'expliquais déjà il y a quelques années, je me rassure aussi en me disant que je lis des ouvrages relativement difficiles (essais philosophiques, vulgarisation scientifique, etc.). Des lectures parfois ardues, demandant plus de concentration, donc naturellement plus longues. Il se peut également que Beulah lise des livres en moyenne plus courts que ceux que je lis. Une meilleure métrique pour quantifier nos lectures serait donc de comptabiliser les mots plutôt que les livres.

Je ne peux toutefois m'empêcher de penser que cette obsession pour la quantité a quelque chose de malsain. Au mois de décembre passé, j'ai décidé de lire "L'Alchimiste" de Paulo Coelho. Je n'avais jamais rien lu de cet auteur. Je ne savais pas vraiment à quoi m'attendre. Je savais juste qu'il s'agissait d'un bestseller. Très court. C'était donc surtout l'occasion pour moi de faire une lecture de plus juste avant la fin de l'année. Au final, ce livre s'est avéré être l'une des mes plus grosses déceptions littéraires. Une véritable perte de temps.

C'est donc un lieu commun, mais la quantité et la qualité sont deux choses bien distinctes. Comme Beulah, j'aspire maintenant à ne plus perdre mon temps et à lire des livres de qualité, qui m'apportent vraiment quelque chose.

Le problème est que la qualité est quelque chose de fondamentalement subjectif. Depuis dix ans maintenant, chaque fois que j'ajoute un concert, un film, etc. à mes listes, je lui donne une note sur cinq. Pour la première fois depuis que je me livre à cet exercice, je me suis amusé à calculer la moyenne de mes notes pour chacune de mes listes :
Ces valeurs sont bizarrement homogènes. Y a-t-il un biais quelque part ? Suis-je trop généreux ? Aurais-je tendance à donner de bonnes notes, inconsciemment, pour me convaincre que je n'ai pas perdu mon temps ? Ou ces chiffres reflètent-ils plutôt que mes choix sont généralement bons ?

Je ne le sais pas. Ce qui est certain, c'est que je suis plus motivé que jamais à maintenir mes exigences. Depuis longtemps déjà, j'essaie d'éviter les films qui ont une note inférieure à 7 sur 10 sur IMDb. Je suis parfois même tenté d'élever cette limite à 7.5, voire 8 ! Mais ce serait probablement un peu extrême...

Pour les livres, je me base sur les notes d'Amazon ou de sites tels que Goodreads. A défaut de mieux. Tout en piochant parfois dans ma liste de lecture personnelle, pour l'instant un peu aléatoire, je le reconnais.

Pour le reste (concerts, pièces de théâtres et expositions), il y a en quelque sorte une prise de risques plus grande. Même mes musiciens favoris peuvent parfois donner des concerts qui ne sont pas à la hauteur de leur talent. Mais ce sont encore les pièces de théâtre qui nous réservent les plus grandes surprises, car nous commandons souvent nos billets longtemps à l'avance et n'avons donc pas l'occasion de lire les critiques dans la presse.

Enfin, il ne faut pas oublier que le fait de donner une note à une oeuvre culturelle est un exercice très difficile. Les niveaux de fatigue et de concentration, par exemple, ont une très grande influence sur la perception que peut avoir une personne d'une pièce de théâtre ou d'un concert. Le fait de pouvoir réécouter un concert, en particulier - album officiel ou enregistrement pirate - est une expérience éclairante, de ce point de vue.

Ce qui manque, somme toute, ce sont des services de recommandations véritablement personnalisés, comme l'explique l'article "Search, discovery and marketing" (merci à @avernet pour le lien). Le concept n'est bien entendu pas nouveau, mais les résultats sont pour le moment assez décevants. Pour être réellement utile, un algorithme de recommandation devrait idéalement être capable de me conseiller un livre en fonction de l'historique des livres que j'ai lus (y compris de l'ordre dans lequel je les ai lus ?), de mon humeur, de mon niveau d'énergie, de mes centres d'intérêts, etc. Bref, de bien des éléments que les algorithmes actuels, encore très naïfs, ne peuvent pas encore prendre en compte.

En attendant mieux, il y a une leçon à tirer de tout cela. En ce sens, les livres sont une métaphore. Ce qui est vrai pour la lecture et les autres activités culturelles que j'ai mentionnées l'est évidemment aussi pour bien d'autres choses : la vie est trop courte pour perdre son temps avec la médiocrité. Cela est valable pour les relations humaines, le travail, les loisirs, la nourriture, etc. Il est important d'avoir des exigences très élevées quant à la manière dont nous utilisons notre temps. Tout en gardant à l'esprit que cela reste un exercice particulièrement délicat et qu'il s'agit par conséquent de ne pas être trop sévère avec soi non plus !