Sunday, February 21, 2016

Milan Kundera et la modernité

C'est devenu une règle presque sans exception : je ne lis et, surtout, n'achète plus que des livres électroniques, depuis cinq ans maintenant.

Cela explique probablement pourquoi je n'ai lu aucun livre de Milan Kundera entre 2005 et 2015. Il s'agit pourtant d'un auteur que j'ai beaucoup aimé durant mon adolescence, que j'aimerais relire et dont j'aimerais également découvrir les oeuvres que je ne connais pas encore.

"C’est à cause de cette angoisse que, depuis plusieurs années déjà, j’ajoute à tous mes contrats, partout, une clause stipulant que mes romans ne peuvent être publiés que sous la forme traditionnelle du livre. Pour qu’on les lise uniquement sur papier, non sur un écran."
Je ne sais pas si beaucoup de personnes partagent cette sensibilité. Les réactions que j'ai pu glaner sur le web sont largement négatives. Une chose est certaine : Kundera a déjà perdu ; car, ironiquement, le dernier livre que j'ai lu de lui, en décembre 2015, "Les Testaments trahis", je l'ai lu sur mon Kindle.

Une version non officielle ("pirate"), donc, et c'est loin d'être la seule. En cherchant un tout petit peu, j'ai également trouvé (et téléchargé, gratuitement) les oeuvres suivantes de Kundera :
Beaucoup de ses publications (romans, essais, etc.) manquent encore, mais il semble évident que, là où il y a une demande, il y a une offre.

Oui, Kundera a déjà perdu sa guerre dérisoire contre la dématérialisation numérique, contre cette technologie qu'il semble avoir tellement de peine à comprendre (il suffit de lire son oeuvre), mais je ne peux m'empêcher d'avoir de la sympathie pour son point de vue.

Je cite Kundera, d'abord sur le style et la syntaxe de Kafka, l'un des thèmes centraux des "Testaments Trahis" :
"L’imagination kafkaïenne [...] court comme une rivière, rivière onirique qui ne trouve de répit qu’à la fin d’un chapitre. Ce long souffle de l’imagination se reflète dans le caractère de la syntaxe : dans les romans de Kafka, il y a une quasi-absence de deux-points [...] et une présence exceptionnellement modeste de points-virgules. Si on consulte le manuscrit [...], on constate que même les virgules, apparemment nécessaires du point de vue des règles syntactiques, manquent souvent. Le texte est divisé en très peu de paragraphes. Cette tendance à affaiblir l’articulation [...] est consubstantielle au style de Kafka."
Plus loin, il explique :
"Le vol, long et enivrant, de la prose de Kafka, vous le voyez dans l’image typographique du texte qui, souvent, pendant des pages, n’est qu’un seul paragraphe « infini » où même les longs passages de dialogue sont enfermés."
Un peu plus loin encore, Kundera explique enfin la logique de l'importance de la typographie :
"Kafka insistait pour que ses livres soient imprimés en très grands caractères. [...] [Le] souhait de Kafka était justifié, logique, sérieux, lié à son esthétique, ou, plus concrètement, à sa façon d’articuler la prose. 
L’auteur qui divise son texte en de nombreux petits paragraphes n’insistera pas tellement sur les grands caractères : une page richement articulée peut se lire assez facilement. 
Par contre, le texte qui s’écoule en un paragraphe infini est très peu lisible. L’œil ne trouve pas d’endroits où s’arrêter, où se reposer, les lignes « se perdent » facilement. Un tel texte, pour être lu avec plaisir (c’est-à-dire sans fatigue oculaire), exige des lettres relativement grandes qui rendent la lecture aisée et permettent de s’arrêter à n’importe quel moment pour savourer la beauté des phrases. 
Je regarde Le Château dans l’édition de poche allemande : trente-neuf lignes lamentablement serrées sur une petite page d’un « paragraphe infini » : c’est illisible."
Le raisonnement est limpide : le style de Kafka exige une typographie particulière ; il faut respecter cette exigence. Je comprends parfaitement que Kundera ne veuille pas que son oeuvre soit malmenée comme celle de Kafka l'a été.

Je comprendrais également si Kundera nous expliquait que les livres électroniques, depuis bientôt dix ans, ont peu évolué et ne permettent pas suffisamment ce respect de la typographie qu'il défend. Mais ça n'est apparemment pas ce qu'il fait. Pas explicitement, en tout cas. J'ai plutôt l'impression qu'il rejette quelque chose qu'il ne connaît pas du tout.

Si Kundera avait un style syntactique distinctif, comme celui de Kafka, nécessitant une typographie particulière, il pourrait très bien inviter le lecteur de la version numérique de son oeuvre à la lire avec une police de caractères donnée. Dans un autre domaine que celui de la littérature, je pense par exemple aux instructions que donnait il y a quelques années le pianiste Keith Jarrett dans le livret de l'album "No End" (publié en 2013, enregistré en 1986) :
"Play this music LOUD, especially tracks 2 to 20, since many inner details will be lost at lower volumes."
Ou encore, à cette suggestion (probablement de la maison de disque), sur le vinyl original de "Pangaea" de Miles Davis :
"We suggest that you play this record at highest possible volume in order to fully appreciate the sound of Miles Davis."
J'en suis certain : il n'y a pas de honte pour un artiste sérieux à donner des instructions techniques à son public. Kundera pourrait très bien suivre cette piste. Mais il est clairement de l'ancienne génération d'artistes : celle qui interagit avec son public essentiellement à travers son art.

Et, puisque j'en suis à citer mes musiciens favoris, il est impossible de ne pas penser à Prince, qui a également toujours eu une relation conflictuelle avec la technologie et avec internet en particulier. Il est difficile de comptabiliser exactement le nombre de sites web qu'il a ouverts, puis fermés. Même chose pour ses comptes Twitter ou YouTube. Plus récemment, Prince a décidé de retirer toute sa musique de Spotify et tous les autres services de streaming, sauf Tidal. Il a aussi régulièrement combattu les blogs proposant des enregistrement pirates de sa musique.

Chez Prince, cette approche chaotique témoigne d'une mauvaise compréhension de la technologie, comme chez Kundera, mais aussi d'une volonté de contrôle, artistique, ce qui est louable, et financier, ce qui l'est, peut-être, légèrement moins.

L'approche de Kundera est plus intellectuelle, plus rigoureuse, mais Prince a au moins le mérite d'essayer d'utiliser la technologie à son avantage. Quitte à régulièrement changer de direction et frustrer ses fans.

Enfin, il faut bien reconnaître que les livres "pirates" de Kundera que j'ai pu télécharger sont de qualité variable. Si Kundera se souciait vraiment de la manière dont son oeuvre est présentée, dont elle lue par ses lecteurs, il s'empresserait de publier des versions numériques officielles de ses livres.

Il s'agirait d'un compromis intelligent, de la part d'un auteur intelligent. Vu l'âge actuel de Kundera (bientôt 87 ans), je ne me fais toutefois pas beaucoup d'illusions...

Tuesday, February 2, 2016

Point méditation : trois ans de pratique

Je me suis mis à la méditation il y a trois ans, en janvier 2013. Depuis, j'ai médité 425 fois, durant 138 heures au total, soit presque six jours en continu, ce qui semble à la fois énorme et dérisoire (seulement six jours de méditation sur une période de plus de 1100 jours ?).

J'utilise toujours l'application de méditation guidée Headspace. J'ai depuis terminé le programme initial de 365 jours et suis passé à la "version 2" de l'application, qui consiste en un ensemble de paquets de sessions thématiques (stress, sommeil, créativité, générosité, etc.). Il s'agit d'une approche plus personnalisée, en quelque sorte.

J'aurais pu passer à une pratique de la méditation complètement silencieuse, en utilisant un simple timer. Je suis probablement suffisamment "formé" pour cela. Mais j'ai tout de même ressenti le besoin de continuer la formule que propose Headspace, pour plusieurs raisons.

D'abord, Headspace présente plusieurs types de sessions, certaines mettant l'accent sur la respiration, d'autres sur des exercices de visualisation (de soi, d'autres personnes, etc.). Il me semble utile de répéter toutes ces formes de méditation, jusqu'à ce que je les aie vraiment assimilées. Et, pour cela, il me paraît nécessaire d'y consacrer encore du temps, potentiellement plusieurs années.

Ensuite, comme je me suis jusqu'à présent peu intéressé à l'aspect théorique de la méditation (origines, motivations, études scientifiques, etc.), j'apprécie le côté pédagogique de Headspace. Avant et après chaque session, Andy Puddicombe, la "voix" de Headspace, donne un contexte plus global à cette activité. Il propose des exercices à réaliser durant la journée, comme celui qui consiste à prendre régulièrement conscience de nos mouvements ou de nos changements de position. Il met également en évidence les liens entre la pratique de la méditation et une certaine philosophie de vie (développement de la compassion, etc.). Tout cela me manquerait pour l'instant beaucoup si je décidais de m'en passer.

En résumé, je suis donc encore très enthousiasmé par la méditation. Difficile de dire pour combien de temps. Je ne peux pas exclure que je m'en lasse dans une année ou deux, car la question de l'utilité d'une telle pratique se pose fréquemment. J'en discutais encore récemment sur Twitter.

La méditation est-elle un pur placebo ? Je ne suis pas certain que cela ait un sens, puisqu'il n'y a pas véritablement d'intervention externe (traitement, opération, etc.). Ce qui me paraît certain, c'est que je suis souvent très détendu après avoir médité durant vingt minutes. C'est un effet positif indéniable.

Avec le temps, j'ai aussi de plus en plus l'impression de pouvoir "me souvenir" de l'état dans lequel je suis après avoir médité, tout au long de la journée, ce qui me permet de me calmer plus facilement. Comme si je développais une forme de réflexe.

Méditer, c'est aussi, comme je l'ai dit, une philosophie de vie. Pour simplifier, c'est apprendre à accepter les choses, sans se résigner. Pour quelqu'un comme moi, qui ai tendance à me révolter, à militer, ça n'est pas évident. De manière très pratique, la méditation m'aide, par exemple, à vivre avec la colère que je ressens depuis 2014 face à une situation personnelle difficile (je m'expliquerai un jour dans un article détaillé, c'est promis). Elle a donc un côté très terre à terre, utile, au jour le jour.

A l'heure actuelle, je suis donc encore loin de contempler l'illusion du "soi" que décrit Sam Harris et bien d'autres. J'ai l'impression d'être un éternel débutant.

En 2016, je compte donc pratiquer la méditation largement telle que je l'ai déjà pratiquée ces trois dernières années, en essayant d'être plus régulier (cinq sessions par semaine) et, si j'y parviens, en effectuant quelques sessions plus longues (une heure, voire plus).