Monday, July 4, 2016

Daniel Dennett, les philosophes et les scientifiques

Je m'intéresse à la problématique du libre arbitre depuis bientôt vingt ans maintenant. Je ne sais plus exactement ce qui a déclenché mon intérêt pour cette question. Peut-être les cours de philosophie que j'ai eu l'occasion de suivre lorsque j'avais 17-18 ans. Quoi qu'il en soit, cet intérêt m'a depuis régulièrement valu des débats très animés.

J'ai tenté plusieurs fois d'écrire des articles sur le libre arbitre, sans succès. J'ai encore deux brouillons qui sommeillent dans Google Drive et Blogger. Et qui ne verront vraisemblablement jamais le jour. Mon erreur est sans doute d'essayer d'expliquer mon cheminement intellectuel depuis le début, dans sa globalité, mais c'est un projet trop ambitieux. Je vais donc essayer de faire (plus) court, cette fois-ci.

Quand on parle du libre arbitre, il est possible de se situer dans quatre catégories très générales :

Il s'agit probablement d'une sursimplification des positions qu'il est possible d'avoir par rapport au libre arbitre, mais c'est une bonne première approche.

Quant à moi, je ne développerai pas ici ma position, que j'explique de manière très résumée dans ma "Vision du monde". En gros et a priori, je me suis toujours considéré comme un déterministe dur. Souvent, le débat oppose les déterministes durs aux compatibilistes. L'indéterminisme dur est une position largement minoritaire et le libertarianisme correspond souvent à une position dualiste / religieuse.

Récemment, j'ai fait des efforts pour mieux comprendre la position compatibiliste. J'ai donc écouté plusieurs épisodes de Very Bad Wizards sur la question, ainsi qu'une conférence de Daniel Dennett :
Cet article est en fait surtout une réaction à la vidéo de Daniel Dennett. Il s'agit d'une conférence qu'il a donnée fin 2013. J'imagine donc qu'elle résume assez fidèlement les idées récentes de Daniel Dennett sur la question.

Ma première réaction à tout ce que j'ai pu entendre de la part de Daniel Dennett, Tamler Sommers, Eddy Nahmias, etc. est la suivante : je suis d'accord avec une grande majorité de ce qu'ils disent. Et cela me rappelle furieusement l'épisode de Very Bad Wizards concernant l'opposition entre déontologisme et conséquentialisme. Sam Harris se considère comme un conséquentialiste, à l'inverse de Sommers. Pourtant, en les écoutant, on a l'impression qu'ils se rejoignent plus qu'on ne pourrait le croire au départ. Le résumé de l'épisode met bien en évidence cette confusion : "Is Tamler a closet consequentialist? Is Sam a closet pluralist?" Le débat entre déterministes durs et compatibilistes serait-il donc largement sémantique ? Y a-t-il confusion de part et d'autre ?

Je note en passant que je ne suis souvent pas d'accord avec la manière qu'ont les compatibilistes (et Eddy Nahmias en particulier) d'interpréter ce que les "profanes" (lay people, en anglais) pensent du libre arbitre, mais c'est le sujet d'un autre article...

Si je me demande si le débat concernant le  libre arbitre est largement sémantique, c'est parce que ce sont bien ces mots ("libre arbitre" - "free will", en anglais) qui me dérangent. Libre ? Libre de quoi ? Parle-t-on de déterminisme ? De contrainte physique ? De manipulation psychologique ? Du rôle de l'inconscient ? De la faculté qu'ont les gens d'apprendre de leurs erreurs ou non ? Quoi qu'en dise Eddy Nahmias, je reste persuadé que le débat est largement pollué par l'existence du libre arbitre libertarien, teinté de dualisme, de religiosité. Dans un brouillon d'article non publié, je parlais de concept corrompu. N'est-il pas temps d'utiliser d'autres termes, moins connotés ? Moins inutiles ?

D'ailleurs, Daniel Dennett semble petit à petit comprendre que ce point n'est pas si anecdotique et paraît presque prêt à ne plus utiliser le terme "free will" (voir la vidéo mentionnée ci-dessus, à partir de 21:53). Presque, mais pas encore : après avoir averti son public qu'il ne voulait plus utiliser ces mots, il les utilise quand même encore de nombreuses fois durant sa présentation. A un moment, il utilise même la formule "practical free will" (comme Daniel Miessler). A nouveau, c'est un pas dans la bonne direction.

A un moment dans la vidéo (32:18), Daniel Dennett semble reprocher aux scientifiques de proclamer que le libre arbitre n'existe pas. Certaines études montrent en effet que la "perte de libre arbitre" augmente le comportement immoral des gens (ils trichent plus à un examen, par exemple). Je ne suis pas certain de bien comprendre la position de Dennett sur le sujet, mais même Sommers et Pizarro de Very Bad Wizards trouvent ces études très légères, simplistes. Elles montrent un effet à très court terme uniquement et les phénomènes observés (probabilité de tricherie plus élevée, etc.) pourraient avoir lieu dans tout contexte où une croyance chère vient d'être contredite ou suite à une mauvaise nouvelle (décès, etc.). Ces études semblent surtout montrer que dans des situations de désespoir, la réaction naturelle des gens semblent être de se dire : "A quoi bon ?" Ca n'est pas quelque chose d'exclusif au sentiment de "perte de libre arbitre". Finalement, si une étude prouvait qu'il était négatif de dire aux gens que Dieu n'existe pas, faudrait-il s'abstenir de le leur dire ?

Un autre point important, somme toute assez étrange : je me me retrouve pas dans la manière dont Dennett décrit les positions de Sam Harris et Jerry Coyne. Pourtant, je partage largement leur point de vue ! Ce sont des déterministes durs, après tout. Je m'avancerai même en disant que Harris et Coyne reprocheraient à Dennett de déformer leurs propos. Dennett s'en prendrait-il donc à un homme de paille ? Exemple, tiré de la vidéo de Dennett : "They want us to completely abandon punishment". Je n'ai jamais vu ou entendu Harris ou Coyne prôner cette idée. Au contraire : "I agree that punishment might be practically necessary in certain cases (as it might be the only way to get people to behave)" (Sam Harris).

En 2014, Dennett a publié une critique du livre "Free Will" de Harris. Harris lui a répondu. Puis Dennett ne lui a jamais répondu. Ce qui est dommage, car Dennett était peu convaincant, à mon avis. A l'époque, en tout cas, j'avais l'impression d'être largement d'accord avec Harris et très peu avec Dennett. Sur le fond, mais également sur la forme (ton condescendant de Dennett). Que conclure alors du fait que je parviens à être d'accord avec une bonne partie de ce que dit Dennett dans la vidéo citée plus haut ?

Ma conclusion provisoire pourra sembler légère, mais j'ai l'impression qu'il y a un problème de forme. Dennett simplifie beaucoup trop la position des déterministes durs (homme de paille). Il polarise du coup le débat ("we" vs "they", les philosophes vs les scientifiques, etc.). C'est beaucoup trop simpliste. J'ai déjà parlé de l'attitude presque condescendante de Dennett, mais, plus concrètement, j'ai vraiment l'impression qu'il a perdu patience, qu'il n'a plus l'intention de s'expliquer et de faire des efforts pour comprendre la position de ses opposants. C'est ironique, pour quelqu'un qui préconise précisément de le faire.

Une autre conclusion, sur le fond, cette-fois ci : je pense que Dennett (mais ça n'est pas le seul) sous-estime la position du libre arbitre libertarien. Il n'en parle pas (ou très peu), comme s'il était évident que c'est une position sans intérêt. Si c'est le cas, je suis tout de même partiellement d'accord avec lui, mais je pense qu'il vaut la peine de s'y attarder un peu. Eddy Nahmias a la même tendance et donne l'impression de penser que "la plupart des gens" sont en réalité compatibilistes et non libertariens si on les "guide" un peu. De ce que j'ai pu entendre de sa part dans Very Bad Wizards, à nouveau, je suis loin d'être convaincu...

Au final, je suis surtout frustré par les difficultés qu'ont les compatibilistes et déterministes durs à se comprendre. J'ai l'impression que les deux camps sont d'accord sur de nombreux points, mais il est difficile de mettre le doigt précisément sur les points qui posent problème.

Il y a probablement une dimension émotionnelle à cette incompréhension. Lorsque j'ai pris conscience du déterminisme de l'univers dans lequel nous vivons, cela a été un choc pour moi. Un choc similaire à celui que j'ai eu lorsque j'ai vraiment réalisé que j'allais mourir un jour. J'entends par là : réaliser instinctivement, pas simplement d'un point de vue intellectuel.

Dans son livre "Consciousness: Confessions of a Romantic Reductionist", Christof Koch semble avoir une réaction similaire : "Personally, I find determinism abhorrent. The idea that your reading of my book at this point in time is inherent in the Big Bang evokes in me a feeling of complete helplessness." Puis il consacre plusieurs pages à expliquer que l'imprédictiblité de l'univers lui permet d'échapper à cette angoisse : "Both quantum mechanics and deterministic chaos lead to unpredictable outcome. [...] Although indeterminism has little to say about whether I can make a difference, whether I can start my own chain of causation, it at least ensures that the universe unfolds in a an unpredictable manner."

Etrange réaction de la part de Koch : pour moi, si l'univers est déterministe, qu'il soit imprédictible ou non en pratique ne change rien à mon choc initial. D'ailleurs, toutes les interprétations de la physique quantique ne s'accordent pas à dire que l'univers n'est pas déterministe.

Un autre indice qui me fait penser que l'aspect émotionnel est important : dans "Religion, meaning, and morality", Sommers avoue ne pas comprendre la réaction négative de Camus par rapport à l'absurdité de la vie. Il ne semble pas non plus particulièrement dérangé par la perspective de sa propre mort. Pizarro, quant à lui, conclut que c'est une question de caractère et ne partage pas cette distance émotionnelle.

Mais revenons au débat qui nous occupe. A mon avis, cette dimension émotionnelle crée le clivage auquel nous assistons. Pour des gens tels que Harris et Coyne, le déterminisme semble être un élément primordial du débat, à ne jamais perdre de vue, alors que pour des compatibilistes tels que Dennett ou Sommers, ce même déterminisme, s'il est réel, semble ne pas être un problème : il peuvent facilement en faire abstraction et se concentrer sur la construction sociale qu'est la responsabilité morale.

Cela étant dit, je ne suis pas certain que ni les compatibilistes ni les déterministes durs aient une position complète par rapport au libre arbitre, à la question de la responsabilité, etc. Un point de vue pluraliste, tel que celui de Miessler, qui consiste à garder en permanence à l'esprit l'absence d'un libre arbitre absolu et la présence d'un libre arbitre pratique me semble plus prometteuse. Cela revient à avoir constamment une vision microscopique (déterminisme) et macroscopique (société) du monde qui nous entoure. Un grand écart difficile à mettre en pratique, mais important pour avoir une vue la plus complète de la réalité.

Au final, au moment où j'écris ces lignes, j'ai surtout l'impression que le débat autour du libre arbitre est largement sémantique et émotionnel. Je pense que les deux camps, les compatibilistes et les déterministes durs, gagneraient à essayer de mieux comprendre la position "opposée", y compris d'un point de vue psychologique (i.e. "Comment la personne en face de moi en est arrivée à sa position actuelle ?"). Je ne prétends pas y être parvenu. Loin s'en faut. Mais il serait encourageant de voir des gens bien plus intelligents et cultivés que moi tel que Dennett montrer le bon exemple.

Note. Au moment de publier cet article, je découvre que Sam Harris vient de publier un épisode de son podcast avec Daniel Dennett concernant le libre arbitre. J'ai hâte d'écouter cette discussion !

Mise à jour (5 juillet 2016). La discussion entre Sam Harris et Daniel Dennett donne lieu à de nombreux commentaires sur Reddit et Twitter.

Mise à jour (7 juillet 2016). Je peux confirmer que je rejoins largement la position de Daniel Miessler sur le sujet. Celui-ci vient de publier un article résumant son point de vue : "Functional Free Will". Il propose une nouvelle terminologie qui tente de réconcilier les compatibilistes et les incompatibilistes : libre arbitre fonctionnel.